J’ai lu « Faut-il manger les animaux ? »

En 2009, l’auteur américain Jonathan Safran Foer fait beaucoup parler de lui avec son livre Faut-il manger les animaux ? Lui-même végétarien, il dénonce dans cet ouvrage coup de poing le traitement infligé aux animaux d’élevage.

Une plaidoirie en faveur du végétarisme ?

Avant tout romancier, Jonathan Safran Foer est également l’auteur de Tout est illuminé (2002) et Extrêmement fort et incroyablement près (2005). Dans Faut-il manger les animaux ?, l’écrivain s’essaie à une nouvelle forme d’écriture, entre essai et autobiographie.

💡 Son point de départ est en effet tiré de sa propre expérience et du rapport que lui et ses proches entretiennent avec la nourriture. Des souvenirs indélébiles de sa grand-mère à son fils tout juste né, Jonathan Safran Foer soulève à la première personne des arguments philosophiques pour une réflexion globale sur le contenu de nos assiettes. Pourquoi mangeons-nous de la viande ? Qu’est-ce qui nous relie à cet acte que certains répètent plusieurs fois par jour ? Mais surtout, a-t-on encore le droit de ne pas agir lorsque l’on sait ? Notre histoire sociale et culturelle suffit-elle encore à justifier l’insoutenable et taire l’indicible ?

De rappels historiques en références littéraires, d’analyses personnelles en preuves scientifiques, Jonathan Safran Foer nous amène sur le terrain de nos contradictions et celui de la dissonance cognitive.

👉 Chacun agira comme il le souhaite, en son âme et conscience, mais chacun devra aussi prendre position en connaissance de cause. Plus qu’une plaidoirie, ce livre dit ce que l’on nous cache. C’est pourquoi Jonathan Safran Foer s’est attaché à nous livrer un essai riche et particulièrement documenté (en témoigne l’imposante biographie finale).

Une enquête de terrain

L’auteur américain dévoile ainsi une réalité crue et terrifiante, fruit d’une enquête rigoureuse qui aura duré 3 ans au total. 📝

Ne se limitant pas à des données chiffrées et des statistiques collectées, Jonathan Safran Foer s’est rendu sur le terrain.

👉 Il nous raconte ainsi son intrusion dans un élevage, en compagnie d’une militante de la cause animale, dont il recueillera par la suite le témoignage. Il interrogera également un éleveur industriel, façon enquête à trois voix. Vision triptyque où les arguments ne semblent jamais pouvoir se rencontrer tant ils dénotent des conceptions du vivant diamétralement opposées.

👉 Il se rend également au Paradise Locker Meats, « l’un des derniers bastions des abattoirs indépendants indépendants dans le Midwest », puis rencontre Bill et Nicolette, éleveur de bétail ou encore Paul Willis, ardent défenseur de l’élevage porcin traditionnel. Si les maîtres des lieux affirment respecter les animaux, leurs discours n’en est pas moins empli de contradictions.

Au lecteur de se faire un avis, mais leur discours témoigne surtout d’une chose : la disparition quasi-complète des méthodes d’élevage et d’abattage traditionnelles, au profit de « l’inexorable tragédie de l’extension de l’élevage industriel ».

Une plongée dans les entrailles de l’agro-alimentaire américain

Faut-il manger les animaux ? est un livre qui m’a fortement impressionnée, tant il brasse des informations variées et des données chiffrées. Le verdict sur l’élevage intensif, la pêche et les lobbys industriels n’en est que plus implacable.

C’est en effet toute la chaîne alimentaire que Jonathan Safran Foer pointe du doigt : manger n’est alors plus uniquement se nourrir, c’est un acte aux conséquences parfois insoupçonnées mais pourtant lourd d’implications.

💡 352 pages d’enquête et de réflexions, 20 pages de notes, une bibliographie de 15 pages… Cet ouvrage est impressionnant tant les informations sont nombreuses et denses. Difficile de résumer, difficile de choisir ce qu’on dit et ce qu’on laisse de côté. Je ne vous en livre ici qu’une partie, en espérant que vous le lirez vous aussi.

👉 Point de départ : l’élevage, loin de l’image idyllique des animaux de ferme gambadant à travers champs.

En effet, dans la « vraie vie », les poules pondeuses ne caquettent pas de joie en plein air. Non, elles sont élevées dans des cages de batterie format A4, avant de finir à l’abattoir dès qu’elles ne sont plus jugées suffisamment productives.

Du côté des poulets de chair, les mâles sont électrisés ou broyés vivants, car « ils ne remplissent aucune fonction ».

Les truies, quant à elles, ne voient pas non plus le jour. Leur seule mission : mettre bas un maximum de porcelets grâce à des inséminations artificielles dès le sevrage de la dernière portée terminé. Condamnées à vivre en cage, les truies ne peuvent ni bouger, ni se retourner et ne connaissent qu’une vie de souffrance. Les porcelets sont quant à eux mutilés quelques heures après leur naissance (queue et dents arrachés à vif) afin de limiter les violences entre animaux.

👉 Jonathan Safran Foer évoque également avec précision le cas des poissons dont beaucoup de personnes imaginent qu’ils sont épargnés, ou du moins qu’ils souffrent moins.

Or l’aquaculture (ce qu’il nomme « notre sadisme sous-marin » n’est guère plus reluisante. L’auteur dénonce ainsi « une eau si sale qu’il devient impossible d’y respirer; 2/ un peuplement si dense que les animaux commencent à s’entre-dévorer; 3/ un traitement si agressif que, dès le lendemain, on peut en mesurer l’impact physiologique (…) L’abondance de poux de mer, qui se développent dans l’eau sale, est une source de souffrance majeure (…). Ce pou provoque des lésions ouvertes et ronge parfois la chair et la tête du poisson jusqu’à l’os. »

Et la pêche en pleine mer, pensez-vous peut-être ? Les trois méthodes qui dominent (ligne de traîne, chalut, senne coulissante) sont responsables de l’extinction de certaines espèces. En effet, les filets n’atteignent pas que les espèces ciblées. lls emportent avec eux des prises dites accessoires (marlins, tortues, albatros, dauphins, baleines, etc.). Ce phénomène de Bycatch détruit les écosystèmes, en plus d’infliger d’atroces souffrances aux poissons et mammifères marins.

👉 La mort… Celle des animaux qui nous maintient en vie. Elle est également largement développée dans cet ouvrage, à l’occasion d’un long passage décrivant l’enfer des abattoirs. J’avais lu ce même genre de passage dans Comment j’ai arrêté de manger les animaux de Hugo Clément. Je pensais alors avoir tout vu… J’ai malheureusement trouvé que les descriptions de Jonathan Safran Foer étaient encore plus dures. Si les vidéos de L214 ne vous ont pas suffi à prendre conscience de la barbarie des abattoirs, lisez ce livre. Effet garanti…

Vous consommez uniquement bio ? Leurre que soulève l’auteur : quand bien même les bêtes seraient mieux nourries, quand bien même elles subiraient un meilleur traitement durant leur vie, elles finissent comme toutes les autres dans ces lieux de maltraitance où on leur donne la mort.

📌 Au-delà de la dissonance cognitive dont beaucoup de consommateurs font preuve, Jonathan Safran Foer pointe également du doigt le jeu de dupe de l’industrie agro-alimentaire. On nous cache la vérité, on nous ment, on nous faire croire à l’existence d’un cercle vertueux. En témoigne les propos de la compagnie de fast-food KFC prétendument « attentif au bien-être et au traitement humain des poulets » alors même que « dans un abattoir fournissant KFC, il a été établi que les employés arrachaient la tête de poulets vivants, leur crachaient du tabac dans les yeux, leur coloraient la tête à la bombe de peinture et les piétinaient violemment ». Toujours envie d’un bucket bien croustillant ?

🔎 Des statistiques glaçantes
Faut-il manger les animaux ? c’est aussi une mise en page particulière. En effet, chacun des chapitres sont introduits par une page mêlant graphisme et chiffres de l’industrie agro-alimentaire. Extraits :
« Les lignes de pêche industrielles modernes peuvent mesurer jusqu’à 120 km de long – la même distance qui sépare le niveau de la mer des dernières couches de l’atmosphère. »
« Le secteur de l’élevage industriel participe au réchauffement planétaire pour 40% de plus que l’ensemble des transports dans le monde ; c’est la première cause du changement climatique. »
« Un Américain mange en moyenne l’équivalent de 21 000 animaux entiers durant son existence. »
« Près d’un tiers de la surface des terres de la planète est consacré à l’élevage. »
« Moins de 1 % des animaux tués pour leur viande en Amérique proviennent d’élevage traditionnels. »

Un livre choc sur le contenu de nos assiettes

📌 Les animaux ne sont plus considérés comme des êtres vivants, mais comme des machines à produire sur lesquelles nous aurions le droit de vie ou de mort. Cette logique est telle que l’industrie est parvenue à modifier la génétique des animaux pour les rendre plus productifs et plus rapidement « abattables ». Adieu les animaux traditionnels, bienvenue aux « volailles incapables de voler, porcs incapables de survivre à l’extérieur, dindes ne pouvant se reproduire de façon naturelle. »

Ce que la souffrance animale dérange peu pourraient ne pas s’en émouvoir. Mais Jonatha Safran Foer va plus loin.

🔔 À force de manipuler la nature, à force d’entasser les animaux dans des cages et dans leurs excréments, à force de leur administrer des antibiotiques à tout-va, ce que nous mangeons devient plus que douteux. Ainsi « entre 39 et 75 % des [poulets] vendus dans le commerce sont infectés [par l’E. coli] et 70 à 90 % sont porteurs d’autres agents pathogènes potentiellement mortels, les Campylobacters. » Et l’auteur d’ajouter « Ce dont nous pouvons être sûrs, c’est qu’il existe un consensus scientifique sur le fait que ces nouveaux virus (…) constitueront une menace sanitaire mondiale ». Les omnivores mangent des animaux malades. De quoi glacer le plus sceptique d’entre nous…

🌎 Dans le chapitre intitulé « Tranche de paradis / Tas de merde », Jonathan Safran Foer revient également longuement sur l’impact de l’élevage industriel sur notre environnement. Cette partie, au nom plus qu’évocateur, rappelle la pollution des cours d’eau et des sols à cause des déjections générées par l’élevage industriel. « En tout, les animaux d’élevage aux États-Unis produisent 130 fois plus de déchets que la population humaine – environ 39 tonnes de merde par seconde. (…) 50 % des enfants élevés sur le site d’un élevage industriel de porcs souffrent d’asthme (…) Des études ont montré que les mares de déchets animaux émettent dans l’air des produits chimiques toxiques qui peuvent causer des problèmes inflammatoires, immunitaires, d’irritation et neurochimiques chez l’homme. »

Nul n’ignorera également le non-sens de l’élevage intensif quand plus de 820 millions de personnes, soit 10,8 % de la population mondiale, sont aujourd’hui sous-alimentées. L’auteur l’affirme, se basant sur des statistiques de la littérature scientifique : « D’ici 2050, le bétail de la planète dévorera autant de nourriture que 4 milliards de personnes »…

Entre faits implacables et appels à notre empathie, Jonathan Safran Foer livre un ouvrage impressionnant sur une réalité ne doit plus ignorer. À lire absolument si ce n’est pas déjà fait…